Emmanuel TING
56 ans, artiste auteur
Infarctus du myocarde - stents coronaires
La première fois que j’ai été confronté à des problèmes liés à ma santé cardiaque, ce fut par hasard, lors d’une hospitalisation pour un tout autre problème de santé. J’avais dix-sept ans, c’était durant l’été 1986. Je me souviens que l’infirmière s’y était reprise à deux fois pour me prendre la tension tant les valeurs l’avaient interpellée : 21 ! Après quelques essais de médicaments, le cardiologue m’avait prescrit du Renitec 20mg, que j’allais prendre quotidiennement pendant des mois avant qu’une opportune perte de poids permette à ma tension de rejoindre des zones acceptables pendants quelques années.
Au cap de la trentaine, j’eus une nouvelle alerte : je me plaignais auprès de mon médecin traitant de maux de tête et d’une forte sensibilité à la lumière, en particulier à celle des plafonniers des bureaux d’une tour de La Défense où je travaillais. Les ampoules, des tubes remplis d’un gaz, clignotaient, ce qui m’incommodait terriblement. Tensiomètre, et nouvelle mauvaise surprise : 22 ! Cette fois, ce fut un changement de milieu professionnel qui m’a permis de voir ma tension baisser : la fonction que j’exerçais m’avait conduit dans la zone très dangereuse de ce que l’on n’appelait pas encore un burn-out. Je travaillais seize heures par jour, dormais très peu, ne pensais qu’au travail, à tel point que j’en rêvais et que j’avais des angoisses, des crampes d’estomac, rien qu’en y pensant.
Puis, plusieurs décennies se passèrent sans qu’aucun réel souci cardiovasculaire ne soit détecté avant qu’une vilaine phlébite ne m’envoie aux urgences en 2014/2015, puis chez le phlébologue et enfin une cardiologue, ici, à Tours. Je dois à cette praticienne l’une des meilleures décisions de ma vie : celle d’être passé de la cigarette à la vapoteuse du jour au lendemain, car, oui, comme beaucoup de jeunes de ma génération, je m’étais adonné à la tabagie à l’âge de ce rite de passage vers l’âge adulte : le service national, m’unissant au goudron, à la nicotine pour le meilleur du pire, et pour le pire du pire pendant de trop nombreuses décennies.
Les conséquences du tabac, comme, je crois, beaucoup de fumeur.se.s de ma génération, se limitait à des clichés et lieux communs ressassés par les messages de prévention sur les paquets de cigarettes : «Fumer tue, fumer nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage, les fumeurs meurent prématurément»… Une quantité de messages avec des sentences parfois abstraites tant que l’on ne les vit pas : fumer peut entraîner une mort lente et douloureuse, fumer peut (…) provoquer l’impuissance sexuelle, fumer crée une forte dépendance, fumer peut (…) réduire la fertilité, etc.
Comme nombre de fumeur.se.s invétéré.e.s, je me réfugiais dans une forme de déni, me rassurant avec des devises toutes faites que tout fumeur.se. invétéré.e. et militant.e. de la solidarité entre fumeur.se.s se doit de connaître : « Il faut bien mourir de quelque chose, le cousin de la sœur du concierge de mon beau-frère a guéri du cancer du poumon ; ma grand-mère a fumé toute sa vie un paquet par jour de gitanes sans filtre, elle est morte à 102 ans. Ça n’arrive qu’aux autres. Dis donc, t’as vu le prix du paquet ? Il est passé à 6,50 € (en 2015), moi, quand ça sera à 7€, j’arrêterai ».
Bien entendu, on se ment à soi-même, souvent. J’avais dit la même chose quand le paquet de clopes était passé à 10 FRF, il y a une éternité. Mais là, oui, j’allais arrêter du fumer.
Patiente et pédagogue, la cardiologue m’avait fait souffler dans un appareil et mon score était tellement mauvais, qu’il n’était même pas présent dans le tableau. Puis, elle m’expliqua cette information que j’avais balayée d’un revers de la main : « fumer bouche aussi les artères et provoque des crises cardiaques et des attaques cérébrales ». Ceci s’ajoutant à une autre pathologie qui était un facteur aggravant à ma situation : on m’avait récemment détecté du diabète, un diabète qui devait être présent depuis quelques temps déjà et qui avait causé d’irrémédiables dégâts.
Il y eut une bonne quantité de médicaments dont le dosage fut progressivement ajusté avec le temps, la transition étonnamment rapide entre fumeur et vapoteur pour le grand bien de ma capacité pulmonaire en moins d’un mois, la prescription d’un appareil m’aidant à lutter contre les apnées du sommeil. Des moments de prises de poids, de pertes poids, de dépression et, une fatigue qui s’installait, un essoufflement qui réduisait mon endurance jusqu’à devoir faire des pauses tous les vingt mètres. C’était le karma, le fruit de mes années de tabagisme et de diabète : une artère en très mauvais état dont les parois étaient recouvertes d’une épaisse couche d’athérome. On me posa un stent, mais un peu plus d’un an plus tard, en 2020, en pleine pandémie et durant le week-end prolongé du 14 juillet, je fis un infarctus, tout seul, chez moi.
Je passerai sur les détails, pour résumer : le médecin généraliste m’envoya faire une prise de sang en urgence, les résultats de la prise de sang transmises à ma cardiologue qui, dans la foulée, m’appelait au téléphone pour me dire : « appelez tout de suite le 15 », ce que je fis aussitôt (tout être sensé obéit à sa cardiologue quand elle vous intime un ordre). Je fus véhiculé par les bons soins d’un SMUR et bilan de l’affaire : de trois artères plus ou moins fonctionnelles, je passais à deux artères, la troisième étant irrécupérable.
Ayant un esprit pessimiste MAIS fataliste, je m’en contentais et reprenais une vie à peu près comme avant, à la différence que, tout effort physique pouvait devenir difficile. Et par « effort », il n’est pas question d’exploits olympiques : faire les courses, passer l’aspirateur, ce qui avant était des formalités, deviennent des challenges que je programme à l’avance. Ceci, conjugué à d’autres pathologies dont des douleurs permanentes dans le haut et le bas de la colonne vertébrale, chroniquement, des douleurs articulaires dans les deux genoux lorsque mon poids dépasse un certain tonnage à trois chiffres, peut très vite compliquer le quotidien.
On ne va pas se mentir, c’est dans ces moments que l’on repense à ce passé glorieux où l’on pétait le feu, capable de déménager les meubles d’une pièce pour retrouver la télécommande de la télé qui s’était glissée derrière l’armoire contenant la collection d’enclumes en acier et titane. Quand était-ce déjà ? Ah oui, deux semaines avant l’infarctus.
En bon fataliste, je fais avec, je m’adapte, j’accepte et assume la perte d’endurance, les fatigues et les variations où je peux être capable de tomber dans les pommes à cause d’hypotension posturale quand je vais passer d’une station accroupie à debout, assise à debout, allongée à assise, etc. Des moments délicieux de grands frissons quand un étourdissement s’amuse à me faire sombrer quand je traverse le passage piéton d’un boulevard où le feu va passer au vert. Heureusement, un réajustement du dosage de certains médicaments avait en partie réglé cet « inconvénient ».
Je reste sujet à des hypotensions orthostatiques, surtout en période de fortes chaleurs et même en portant des bas de contention. Mais ce genre de désagrément est anecdotique, il existe une multitude de solutions pour faciliter son quotidien là où mon corps me dit « porter douze litres d’eau à bout de bras du magasin à chez toi alors qu’il fait 32° ? Vraiment ? T’es sûr » : et je coche la case livraison à domicile sur le site de l’enseigne de magasin près de chez moi.
Cela n’empêche pas les sources d’inquiétudes de s’ajouter les unes après les autres, jours après jours surtout lorsque j’apprends que certains médicaments qui me sont nécessaires sont en rupture de stock ; quand le « climat général » tend à réduire de plus en plus les moyens des services publics (et donc, de l’hôpital public) ; quand des articles de presse s’alarment du manque de médecins y compris dans des métropoles ou quand « on » s’acharne à vouloir rendre rentable n’importe quel secteur de la société y compris la santé et le social.
« On s’habitue à tout » une version un peu plus « optimiste » du fataliste « on n’y peut rien ». C’est, je crois, ce qui caractérise le plus ce début de vingt-et-unième siècle. Un côté désabusé, blasé par des événements qui, auparavant, auraient été des scandales menant à des manifestations, à des mouvements sociaux ; des sources d’émerveillements pour des prouesses sportives, technologiques, scientifiques… Nous sommes tellement bombardés d’informations et de sollicitations émotionnelles en quelques secondes au fur et à mesures que nous scrollons sur les réseaux sociaux, faisant défiler une information après l’autre où se mêlent rumeurs, ragots, mensonges, publicités, informations, désinformations, annonces, images chocs, titres accrocheurs… Dans ce flux incessant notre santé n’est qu’une information parmi d’autres, une variable à ajuster afin de s’adapter au rythme trépidant que l’on nous impose, bon gré, mal gré.
Ma devise: Toujours avancer.


